Crise climatique : entre éco-anxieux et éco-furieux, comment créer l’ENVIE du FUTUR ?

Sur ce blog, nous parlons presque toujours de l’excellence décisionnelle pour les organisations publiques ou privées. Aujourd’hui, nous allons faire une mise en perspective sur un enjeu majeur pour l’humanité. Sur un sujet complexe, personne ne sait avec certitude. On doit tous rester humbles parce que nos 188 biais cognitifs déforment la réalité. Je suis preneur de vos feedbacks pour débiaiser cet article !

Remerciements et mentions spéciales pour leurs apports inspirants à Hubert Reeves, Bertrand Piccard, Anne Gouyon, Maximilien Rouer, Jean-Marc Jancovici, François Gemenne, Arthur Keller & Thimothée Parrique. Un grand bravo pour leur engagement au service du bien commun. Anne Gouyon & Maximilien Rouer sont co-auteurs du livre Réparer la planète et préparent une suite que je vous recommande de lire et qui paraîtra prochainement.

« Nous menons une guerre contre la Nature. Si nous la gagnons, alors nous sommes perdus. » Hubert Reeves

Face à la crise climatique, quelle devrait être notre posture ? Certains sont plutôt éco-anxieux, d’autres plutôt éco-furieux ou éco-résignés ! Finalement, faut-il être optimiste ou pessimiste ? On pourrait peut-être s’inspirer de l’attitude de Jean Monnet, un des pères de l’Europe, au moment où tout le monde doutait des chances de réussite de la construction européenne :

« Ce qui est important, ce n’est, ni d’être optimiste, ni pessimiste, mais d’être déterminé. » Jean Monnet

MANIFESTE POUR UN FUTUR DÉSIRABLE

De la privation anxiogène à l’adaptation désirable
par une approche holistique et systémique en mode co-construction

Dans cet article, je vous présente un manifeste pour un futur désirable – désir pris dans le sens d’un espoir, d’une attenteNotez que les mots “désir” et “envie” sont considérés comme synonyme dans cet article sauf mentions particulières. Vous y trouverez ma vision de la situation et mes propositions pour passer du pessimisme à la détermination et surtout des pistes pour nous donner l’envie du futur ! Comment faire pour qu’on ait hâte d’être dans le futur plutôt que d’en avoir peur ? Si vous êtes optimiste, si vous pensez que tout va bien aller, qu’on dramatise la situation, que nous pourrons globalement maintenir le statu quo, votre lecture de l’article s’arrête ici !

Comme cet article est très long, je vous propose un sommaire avec les points clés du manifeste pour un futur désirable. Il s’agit d’un ensemble d’affirmations non argumentées… puisque c’est un sommaire !

>>> Toute notre énergie est tournée vers le maintien de nos modes de vie actuels alors qu’en réalité nous sommes plutôt dans une lutte pour la survie de l’humanité. Nous mobilisons ainsi l’énergie du désespoir et nous activons au même moment de multiples biais cognitifs qui déforment notre perception de la réalité : biais d’aversion pour la perte et le risque, biais de statu quo, biais pour le présent, biais d’intérêt, biais de confirmation ou biais de conformité qui nous empêche d’entrevoir un autre modèle de société. Plus le temps passe, plus les résultats sont insuffisants, plus la crise s’amplifie, plus le désespoir se transforme en colère, en fureur ou en résignation plutôt qu’en courage et détermination.

>>> Les experts et les dirigeants ont une approche rationnelle d’un sujet ultra complexe dans lequel la raison est peu de chose au regard des dimensions émotionnelle, psychologique, sociologique et même politique. Ils proposent 1000 solutions rationnelles qui ignorent les peurs, les biais cognitifs, les croyances limitantes et les normes sociales. Ils utilisent des techniques de marketing, de communication, de négociation, de conduite du changement sans grand résultat parce que l’approche rationnelle n’est pas la bonne si c’est la seule approche ! Comme pour une maison, s’il y a un vice caché dans la conception de la maison, le vice ne va pas disparaître même avec plusieurs couches de peinture. Ce n’est pas en répétant mille fois la liste des limites planétaires qu’on va faire disparaître les limites psychologiques et politiques.

>>> Pour faire un grand bond en avant et surmonter les obstacles actuels, le manifeste pour un futur désirable propose une approche orientée vers le futur. Il s’agit de bâtir un projet de société (pays/territoire ou entreprise/administration) conçu avec les 7 éléments suivants :

  1. Visualiser, se projeter dans le futur en 2040 au-delà de 2°C et bâtir un projet adapté aux conditions futures plutôt que d’essayer de sauver les meubles pour que le futur ressemble le plus possible à… maintenant.
  2. La science-réalité plutôt que la science-fiction en s’appuyant sur l’utilisation des données scientifiques, sur un horizon de 15 ans (2040) et un réchauffement de 2°C à 6°C.
  3. L’approche locale plutôt que le niveau national qui va générer des lenteurs et un consensus mou. L’idée d’un projet de société national ou international en 2040 est rationnellement ce qu’il faut absolument faire et malheureusement ce qui n’arrivera jamais.
  4. Les petits pas dans la durée plutôt que le big bang immédiatement à cause de la peur et des biais cognitifs, en particulier le biais d’intérêt.
  5. La création d’un monde parallèle pour donner envie à l’Ancien Monde, celui qui ne veut pas bouger, d’imiter le Nouveau Monde. Les techniques de nudges ou de coaching sont puissantes, mais pas assez face à la peur et aux biais cognitifs.
  6. Le contenant plutôt que le contenu avec l’approche de l’excellence décisionnelle (outils de gestion des risques décisionnels dans l’incertitude et la complexité) pour favoriser l’hybridation des idées plutôt que les rapports d’experts et les 1000 solutions rationnelles.
  7. La désirabilité plutôt que l’acceptabilité ou le souhaitable, car la seule approche rationnelle ne fonctionnera pas. Un projet désirable est un projet co-construit avec l’ensemble des parties prenantes, qui respecte le modèle du Donut, et qui permet de trouver un point d’équilibre entre toutes les contraintes exprimées par toutes les parties prenantes grâce aux techniques d’hybridation sophistiquées qui font partie de la boite à outils de l’excellence décisionnelle, du Design Fiction et de la prospective. L’hybridation doit conduire à l’émergence d’une intuition collective.

Avec ce sommaire détaillé, vous avez maintenant les grandes lignes du manifeste. Si vous souhaitez approfondir et découvrir les éléments qui fondent scientifiquement ou factuellement cette approche, je vous propose de lire la suite de cet article. Vous y découvrirez une proposition très simple : faire TOUT L’INVERSE de ce que nous faisons actuellement pour qu’on ait tous hâte d’être dans le futur.

Cependant, avant de passer à l’action pour le climat, il est important d’identifier les causes de l’inaction climatique.

Quelles sont les principales causes de l’inaction climatique ?

Personne ne conteste l’importance de l’intelligence collective, de la diversité et de l’inclusion ou de l’organisation apprenante. Cependant, très peu d’entreprises passent réellement et durablement à l’action. On retrouve ce problème de décalage entre les discours et les actes sur presque tous les sujets qui impliquent un changement de paradigme. La crise climatique implique malheureusement une transformation paradigmatique parce que nous devons changer notre vision du monde au niveau économique, social, politique et surtout psychologique (conscience de soi, de l’autre et de son environnement). Je vous propose quelques idées sur les origines de l’inaction climatique et je vous invite à compléter, modifier ou contester dans les commentaires.

« Il n’existe pas de crise énergétique, de famine ou de crise environnementale. Il existe seulement une crise de l’ignorance. » Buckminster Fuller

  1. L’ignorance et la complexité : l’ignorance conduit à l’indolence, à la paresse ! La population n’est pas éclairée, n’est pas formée sur les enjeux climatiques. Les citoyens tirés au sort pour la Convention citoyenne pour le climat organisée en France ont été formés. Cela a complètement changé leur perception des enjeux. Ils étaient prêts à agir dans une direction totalement opposée à celle qu’ils auraient choisie avant d’être formés. Si les peuples de chaque pays ne sont pas formés, ils ne seront pas en mesure de faire des votes éclairés. Le populisme s’occupera ensuite de faire des propositions jouant sur la peur et donnant au peuple ce qu’il demande et non ce dont il a besoin. L’ignorance est aussi liée à la nature complexe de la crise climatique. Cela conduit les experts à se contredire parce qu’en réalité personne ne sait avec certitude ce qu’il faut faire ou penser de la situation. Ces controverses entre experts alimentent l’inaction parce qu’elle crée le doute. Finalement, les citoyens peuvent se dire qu’il n’y a peut-être pas de problème.
  2. La paresse : pourquoi faire aujourd’hui ce qu’un autre (citoyen, pays) peut faire demain à notre place pour sauver la planète. La paresse est l’art de repousser indéfiniment ce qui pourrait être fait aujourd’hui, tout en espérant qu’un lendemain lointain le fera à notre place. Une pensée simpliste et court-termiste demande moins d’énergie que la formation et la réflexion sur des enjeux à long terme.
  3. L’égoïsme / l’individualisme : tout le monde a quelque chose à perdre dans la crise climatique. Les pauvres risquent de perdre la vie. Les riches risquent de perdre leurs modes de vie. Les pays pauvres veulent donc des actions fortes et rapides tandis que les pays riches veulent maintenir le statu quo le plus longtemps possible. Le biais cognitif d’intérêt conduit à un égoïsme national faisant croire que des actions peu ambitieuses, trop lentes et trop tardives servent l’intérêt général. Malheureusement l’égoïsme est un comportement humain universel. Un pays pauvre réclame la fin des énergies fossiles à chaque COP, mais découvre aujourd’hui un immense gisement pétrolier sur son sol qui pourrait faire sa fortune. Que va-t-il faire ? Renoncer à la richesse et laisser son peuple dans la pauvreté ? De même, les entreprises qui dépendent des énergies fossiles peuvent résister aux changements qui pourraient affecter leurs activités. L’action climatique n’est pas dans leur intérêt parce que les activités humaines qui contribuent au changement climatique sont également les moteurs de l’économie mondiale. Enfin, il reste le plus grave : l’égoïsme des plus de 50 ans ! Ils dirigent quasiment tous les pays du monde. Ils savent qu’ils subiront très peu les conséquences de la crise climatique parce qu’ils seront morts avant une possible catastrophe. Cela explique leur peu de motivation à changer leurs modes de vie. Comme aucun scientifique ne peut dire avec certitude ce que sera l’ampleur de cette catastrophe, sa date ou même si elle arrivera vraiment, les dirigeants économiques et politiques de plus de 50 ans peuvent garder bonne conscience vis-à-vis de leurs enfants et petits-enfants : « Vous savez les enfants, je n’y suis pour rien. Les scientifiques ne savaient pas avec certitude. Allez, pour vous consoler, soirée ciné : Don’t Look Up ! » Quant aux jeunes, vont-ils sauver la planète parce qu’ils seraient plus altruistes ? Une étude de l’ADEME réalisée en juin 2023 a montré que 79 % des 15-25 ans déclarent accorder une grande importance à l’environnement, mais peinent à passer à l’action. Si les enjeux climatiques sont au cœur des préoccupations des jeunes, l’engagement sur ces sujets reste marginal. Jeunes ou vieux, nous sommes finalement tous terriblement humains parce que l’égoïsme est un comportement universel.
  4. L’autocratie : les régimes autocratiques, gouvernés par un autocrate ou une oligarchie, fonctionnent par essence en mode égocentrique / égoïste. Le ou les dirigeants ne subiront jamais les conséquences de la crise climatique parce qu’ils sont très riches grâce au vol des ressources de leur pays. Ils ne se soucient pas de leur peuple qu’ils considèrent comme des objets à leur service. En conséquence, on imagine facilement qu’ils se moquent encore plus de ce qui pourrait arriver à d’autres peuples ou à la planète. Le monde se divise en 91 démocraties et 88 autocraties, mais 71% de la population mondiale vit dans une dictature en 2023 alors que c’était 50% en 2003. Les autocraties ont plus d’habitants ! De ce fait, même si on essayait de contourner l’égoïsme des plus de 50 ans avec un droit de vote sur les enjeux climatiques qui serait proportionnel au temps de vie restant de l’électeur, cela ne permettrait pas d’inverser la tendance au niveau mondial parce que 71% des citoyens du monde ne votent pas ou votent dans des élections truquées comme en Russie ou en Corée du Nord.
  5. La démocratie : les régimes démocratiques sont par essence court-termistes. Ils sont capables de traiter efficacement des problèmes sur un horizon temporel de 4 à 6 ans. Traiter un problème sur le long terme (10 à 30 ans) est incompatible avec les échéances électorales. Vous pouvez être courageux et agir dans l’intérêt de votre pays et de la planète, mais si vous le faites vraiment, vous serez battu aux prochaines élections par ceux qui profiteront de l’ignorance et de l’égoïsme du peuple. Le programme de ceux qui vous battront aux élections est simple : remettre en cause toutes vos mesures et revenir au statu quo parce que le sujet est complexe et que personne ne sait avec certitude ce qui va réellement se passer. Si vous avez un doute, pensez à ce qu’a fait Trump en arrivant au pouvoir avec l’Accord de Paris sur le climat de 2015. Malheureusement, la démocratie comme mode de gouvernance sera jugée comme faible et décadente. Elle deviendra probablement le bouc émissaire de la crise climatique et sera balayée par des populistes. Ils risquent de prendre le pouvoir et finiront tôt ou tard par mettre en place un mode de gouvernance autocratique avec les conséquences décrites dans le point précédent. Les coups d’État ratés de Trump et de Bolsonaro après leur défaite électorale montrent que le populisme est simplement une étape intermédiaire entre la démocratie et la dictature. Il est vraiment à nos portes.
  6. Le coût de l’action climatique à court terme : agir pour le climat peut parfois avoir un coût financier énorme, il devient alors plus rentable de ne rien faire à court terme, en ignorant les coûts encore plus énormes de cette inaction à moyen et long terme.
  7. Le manque d’exemplarité : les dirigeants politiques ou les chefs d’entreprise ne montrent pas l’exemple et continuent à vivre quasiment comme avant. Il est alors très difficile de convaincre le peuple qu’il devrait vivre autrement ! C’est une conséquence de l’égoïsme.
  8. La peur et les biais cognitifs : l’aversion pour la perte (perdre son mode de vie, sa voiture), le biais de statu quo (résistance au changement), le biais de croyance (pour les climatosceptiques), le biais de l’effet autruche (pour tous ceux qui disent qu’on est trop alarmiste), le biais de l’influence continue (pour ceux qui sont encore influencés par les données climatiques incertaines datant de 10 ans), le biais de l’excès de confiance (la prochaine COP sera la bonne), mais surtout le biais pour le présent (une crise climatique lointaine nous donne moins envie d’agir qu’une crise immédiate) et le biais d’intérêt (tous ceux qui n’ont aucun intérêt à agir et qui proposent donc des mesures trop tard, insuffisantes tout en étant persuadés que cela correspond à l’intérêt général). La somme de toutes nos peurs (peur de perdre, de l’autre, du changement) agit comme un booster de nos biais cognitifs et favorise les partis extrémistes ou populistes qui se nourrissent de la peur pour prospérer. Nous risquons vraiment de prendre le chemin de l’autocratie.

« Face à la crise climatique, les élus savent très bien ce qu’il faudrait faire, mais ils ne savent pas comment être réélus s’ils le font. » Jean-Claude Juncker, ancien président de la Commission européenne.

« Il est difficile d’arriver à faire comprendre une chose à quelqu’un lorsque son salaire dépend du fait qu’il ne la comprenne pas. » Upton Sinclair

Est-ce qu’on est foutu ? Oui, si vous croyez sincèrement qu’on va maintenir le statu quo. Non, si vous êtes prêt à bâtir un futur désirable où nous vivrons autrement. C’est la finalité de cet article ! Je suis un optimiste tragique : savoir reconnaître les difficultés tout en gardant l’espoir. Il y a un message d’espoir et un projet pour ceux qui sont déterminés et qui liront l’article jusqu’au bout !

On n’est pas foutu, mais on doit reconnaître les difficultés. Le changement viendra quand des mesures adaptées, rapides et puissantes seront prises dans les pays qui sont à l’origine de la crise climatique par leur mode de vie, de production et de consommation. Ces mesures seront prises à 2 conditions :

  1. Le pays doit être démocratique.
  2. À cause du biais cognitif pour le présent, plus de 50% de la population doit souffrir suffisamment (inondations, sécheresse, canicules, coupures d’eau et d’électricité) et régulièrement des conséquences de l’inaction face à la crise climatique.

Lorsque ces 2 conditions seront remplies, dans quelques années ou décennies, il sera bien sûr trop tard pour préserver le statu quo sur nos modes de vie actuels. Ils vont donc changer parce qu’on ne peut pas se faire élire en proposant aux gens d’avoir moins peur, d’être plus altruistes et d’avoir moins de biais cognitifs alors qu’ils ne souffrent pas suffisamment et pas assez souvent. L’inaction dans la durée va augmenter d’une manière exponentielle l’écart entre la norme actuelle (nos modes de vie aujourd’hui) et celle que la nature nous imposera par la force.

Si on ne peut pas préserver nos modes de vie actuels en l’état, il faut en choisir d’autres qui soient tout autant désirables que ceux que nous avons actuellement. Nous devons avoir envie du futur. Étant donné qu’une autocratie se moque bien des modes de vie de ses citoyens, il vaut mieux miser sur la démocratie pour choisir de nouveaux modes de vie conformes à la volonté de la majorité du peuple. Dans mon livre L’excellence démocratique, je propose 8 principes pour passer le plus rapidement possible de l’inaction à l’action en co-construisant un projet de société désirable, durable et viable parce qu’il répond aux besoins humains tout en étant adapté aux limites planétaires. L’un des 8 principes décrits dans ce livre est bien sûr l’excellence décisionnelle. L’excellence démocratique commence par l’excellence décisionnelle !

Le mode de fonctionnement autocratique, avec son mythe de l’homme fort, son despote soi-disant éclairé, son dictateur soi-disant bienveillant, peut éventuellement fonctionner pour des trajectoires linéaires. Mais, à partir du moment où la trajectoire est inconnue, SEUL un fonctionnement démocratique peut susciter le foisonnement d’idées indispensable au succès. Je vous propose donc un projet du futur compatible avec le modèle du Donut  :

L’objectif n’est pas de faire du Design Fiction en concevant un projet fondé sur de la science-fiction, mais sur de la science-réalité ! Il s’agit d’utiliser les données scientifiques actuelles sur le climat et nos connaissances sur les besoins humains pour DÉCRIRE nos modes de vie LES PLUS PROBABLES et LES PLUS DÉSIRABLES en 2040 et au-delà. Il ne s’agit pas d’inventer, d’imaginer, mais de se projeter sur la situation la plus probable au vu des prévisions scientifiques et de l’inaction climatique, c’est-à-dire trop peu, trop tard et trop long.

Malheureusement, la plupart des projets actuels visent à sauver la planète, c’est-à-dire à sauver le statu quo : limiter le plus possible l’impact des changements climatiques sur nos modes de vie. Ces projets sont ancrés sur le présent pour maintenir le statu quo. Bien sûr, aucun projet ne vise à maintenir indéfiniment les énergies fossiles qui sont de toute façon non renouvelables ou à maintenir le gaspillage et la pollution qui faisaient déjà l’objet de projets depuis qu’on les considère comme des problèmes. La lutte contre le gaspillage et la pollution n’a pas commencé avec la prise de conscience récente sur les enjeux climatiques. Le statu quo porte uniquement sur nos modes de vie. Par exemple, on se déplaçait avec des énergies fossiles. Si on ne remplace pas ces énergies, on ne pourra plus se déplacer et on devra changer nos modes de vie. Pour cette raison, de nombreux projets portent sur les énergies renouvelables.

À côté de ces projets ancrés sur le présent qui visent à maintenir le plus possible le statu quo, je propose de développer fortement les projets ancrés sur le futur avec une nouvelle approche afin de préparer notre adaptation au monde de 2040 et au-delà. Avant d’entrer dans les détails de cette proposition, il me semble important d’identifier les acteurs qui vont participer à la co-construction de ces projets du futur ? Les anxieux ou les furieux ?

Miroir, miroir, dis-moi qui je suis ?

Face à la crise climatique, à chaque instant, chacun de nous est plus ou moins :

  • Éco-anxieux : la peur qui nous conduit à un sentiment de tristesse, de colère.
  • Éco-furieux : un jour la peur devient la panique surtout si notre maison brûle. La colère devient la fureur. Cela pousse aux pensées radicales, aux actions violentes et donne envie d’une bonne dictature écologique pour régler tous les problèmes !
  • Éco-résigné : le temps passe et rien ne se passe, alors vient le temps de la fatigue climatique. Trop d’information tue l’information. Les experts se contredisent parce que personne ne sait avec certitude ce que sera exactement le futur. Il est temps d’être égoïste, d’ignorer les prophètes de l’apocalypse et de profiter du monde comme avant le plus longtemps possible. Il est l’heure de se goinfrer !
  • Éco-courageux : l’envie de s’engager pour transformer, pour protester, pour informer, pour former. Cela suppose une bonne dose d’altruisme.
  • Éco-déterminé : les courageux décident de s’engager plus loin encore sur des projets. Il faudrait leur proposer davantage de projets fondés sur un futur désirable, durable et viable et pas uniquement des projets pour le statu quo !

« Ne doutez jamais qu’un petit groupe de gens déterminés puissent changer le monde. En fait, cela se passe toujours ainsi. » Margaret Mead

Les projets pour le statu quo peuvent devenir anxiogènes surtout s’ils n’avancent pas. Nous investir sur des projets du futur pourrait nous aider à faire basculer plus de personnes de l’anxiété, la fureur ou la résignation vers le courage et la détermination. Bien sûr, on peut passer d’un état à l’autre selon l’humeur du jour et le contexte du moment. Mais, en co-construisant un projet désirable pour le futur, nous limiterons la durée et l’ampleur de l’anxiété, de la résignation et surtout de la fureur !

En boostant la peur du futur par des analyses rationnelles fondées sur la physique et les mathématiques (les limites planétaires), les éco-furieux ont tendance à transformer les éco-anxieux en éco-résignés. Ils ignorent ou minimisent les limites psychologiques et politiques (biais cognitifs, peur, égoïsme, autocratie) et produisent, à l’insu de leur plein gré, un résultat inverse à celui recherché.

Mon observation est que de nombreux éco-furieux souhaitent la fin du capitalisme. Il faut renverser la table. Pourquoi pas, mais pour le remplacer par quoi ? Le communisme ? Est-ce que le projet du futur serait la dictature écologique après l’immense succès de la dictature du prolétariat ? Tout système, quel qu’il soit, génère des effets positifs et négatifs. La démocratie a des effets positifs et négatifs tout comme la dictature. Le capitalisme a des effets positifs et négatifs tout comme le communisme. Il me semble plus facile et plus RAPIDE de corriger les effets négatifs d’un système qu’on connait bien plutôt que de se lancer dans l’immense chantier d’un changement de système… qui va à son tour générer des effets négatifs qu’on découvrira au bout de plusieurs mois ou années ! Ainsi, on connait bien les effets négatifs du capitalisme actuel qui détruit la planète sans même s’en rendre compte et qu’on pourrait donc qualifier de sauvage. Il est temps de réguler très fortement et très rapidement ce capitalisme pour qu’il soit compatible avec le Donut. La Chine, un des plus grands pollueurs de la planète, est dirigée par le Parti communiste chinois ! Le communisme est-il vraiment un modèle à suivre ? En analysant les modèles actuels et passés de 195 pays, nous avons probablement toutes les variantes de ce que peut être un modèle économique. Aucun pays ne respecte la théorie du Donut. Les pays qui garantissent l’ensemble des besoins humains dépassent les limites planétaires. Les pays qui respectent ces dernières ne garantissent pas tous les besoins humains à leurs citoyens. Alors, on change de modèle ou on corrige les effets négatifs ?

Par ailleurs, je doute fortement que les capitalistes se laissent faire sans une résistance acharnée. Il suffit de voir ce qu’ils ont fait pour le tabac, le sucre… et surtout le pétrole en bloquant la voiture électrique à sa naissance ou en envoyant 2 456 lobbyistes à la COP28 de Dubaï pour protéger leurs intérêts. Ils vont continuer ce qu’ils savent bien faire : payer des scientifiques pour créer le doute, comme ils l’ont fait pendant des décennies pour le tabac et le sucre. Un capitaliste peut aussi devenir furieux et il a suffisamment d’argent pour agir efficacement.

Ceux qui veulent casser le capitalisme nous parlent d’une nouvelle vision, d’un nouveau mode de fonctionnement… dont on ne connait pas les effets pervers. Par exemple, l’effet rebond caractérise un effet pervers des progrès en matière d’efficacité énergétique. Ce phénomène se produit lorsque les progrès technologiques ou les mesures d’économie d’énergie entraînent une augmentation de la consommation plutôt qu’une diminution. Cela peut avoir un impact négatif sur le climat en annulant les bénéfices des innovations écologiques. Voici quelques exemples d’effet rebond :

  • La baisse du prix des lampes LED basse consommation et leur généralisation entraîne une moindre vigilance en termes d’utilisation qui compense, voire supplante les économies d’énergie potentielles.
  • Les économies réalisées par un ménage à la suite de travaux d’isolation thermique sont réinvesties dans l’achat d’un second véhicule, consommateur d’énergie et polluant. On peut aussi constater que les gens montent le chauffage pour augmenter leur confort annulant ainsi les économies d’énergie !

En résumé, il vaut mieux un projet dans un système qu’on connait plutôt qu’un projet en terre inconnue. Le capitalisme n’est pas responsable de la crise climatique. Les énergies fossiles et plus encore l’usage que les humains ont fait du capitalisme avec leurs 7 péchés capitaux sont responsables de la crise climatique. Je vous invite à découvrir ces péchés en bas de cet article. Ces péchés sont liés à l’humain, pas au communisme ou au capitalisme. Cependant, on peut comprendre que certains fassent des raccourcis et mélangent combats écologique et idéologique pour faire avancer leur cause politique. Malheureusement, les mêmes causes (péchés, égoïsme, ignorance, complexité, autocratie, démocratie, biais cognitifs, peur) produiront les mêmes effets en mode capitaliste ou communiste. Comme indiqué dans l’article sur les péchés, il me semble plus prudent et efficace de travailler sur les comportements individuels acceptables et inacceptables (dans l’esprit du mouvement #MeToo, mais appliqué à l’écologie) avec une régulation plus forte, plutôt que s’engager dans la destruction du système actuel.

L’instrumentalisation de l’écologie au service d’un combat politique ou idéologique est une terrible stratégie. Si une majorité de la population rejette cette idéologie, elle va rejeter l’écologie qui sera de facto associée à cette idéologie. Nous perdons un temps précieux à cause de cette instrumentalisation qui agit comme un repoussoir écologique. Des militants échouent politiquement et démocratiquement avec leurs partis politiques alors ils utilisent l’écologie pour passer en force sous couvert d’une menace existentielle pour l’humanité. Voter pour nous, sinon on va tous mourir ! Le pire est que ces militants n’ont aucune conscience de cette instrumentalisation parce que la conscience de soi et des autres est une denrée rare. Il s’agit d’un chemin long et difficile, celui de la sagesse. Ainsi, personne ne sentira réellement concerné par cette instrumentalisation et si c’était le cas, elle serait niée en bloc ! Parlons plutôt des 7 péchés capitaux, on sera plus près des causes racines du problème climatique.

C’est quoi un projet désirable… à l’infini ?

« Le meilleur moyen de prédire le futur, c’est de le créer » Peter Drucker

Un projet de société pour le futur sera infiniment désirable s’il est co-construit en mode excellence décisionnelle avec toutes les parties prenantes. Il permettra de trouver un point d’équilibre entre les besoins humains et les limites planétaires. Ce ne sera pas une société du « moins », mais une société du « autrement ». Nous allons gagner des choses que nous avions perdues et nous allons faire d’autres choses d’une manière différente. Cette présentation a malheureusement l’odeur du marketing politique et respire le potentiel enfumage. On sent l’arnaque ou l’artifice pour nous faire croire que cela va être mieux autrement alors qu’en réalité, on va PERDRE et vivre comme des gueux dans la boue et la misère.

Ce qui est certain, il faut le redire, c’est que nous ne ferons pas les efforts nécessaires assez vite, assez fort et dans tous les pays pour continuer à vivre comme avant. Il faut acter que notre lutte contre le changement climatique ne permettra pas de maintenir le statu quo. Nous devons nous préparer à un monde qui sera entre +2°C et +6°C avec un projet pour le futur. En parallèle de ce projet pour le futur, nous devons continuer à soutenir tous les projets qui visent à maintenir le statu quo parce qu’ils limiteront l’impact des scénarios d’emballements (rétroactions amplificatrices) qui pourraient tout simplement rendre la Terre inhabitable pour les humains ! Il s’agit de boucles de rétroaction qui amplifient les effets du changement climatique comme la libération massive de méthane par le dégel du pergélisol, la déstabilisation des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique ou l’arrêt de la circulation thermohaline océanique. Certains scientifiques pensent qu’ils sont peu probables, tandis que d’autres pensent qu’ils sont une menace sérieuse.

À cause de l’inertie climatique, nous aurons beaucoup de temps pour profiter de nos projets pour le futur. Même si nous réussissons à atteindre la neutralité carbone, le réchauffement climatique continuera pendant des décennies, voire des siècles. Il faudra 10.000 ans pour que la majeure partie du CO2 émis soit éliminé de l’atmosphère par des processus naturels.

Certes, les rapports du GIEC ne sont pas si alarmants que cela puisqu’ils considèrent que tous les gouvernements vont agir vigoureusement et rapidement, mais on oublie que le GIEC est contrôlé par 195 États. La recherche d’un consensus mène inévitablement à une vision conservatrice du changement climatique parce qu’elle exclut les scénarios d’emballements. En réalité, l’inaction climatique nous place sur une trajectoire de réchauffement de plus de 3°C d’ici la fin du siècle, avec la possibilité d’atteindre +4°C en 2100 et beaucoup plus si on intègre les scénarios d’emballements. Les scénarios du pire sont écartés parce qu’ils se réaliseraient en l’absence d’efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Cependant, l’absence d’efforts significatifs est ce que nous observons depuis des années (cf. les causes de l’inaction au début de cet article). Le GIEC est à la fois indépendant et sous le contrôle de dirigeants politiques. Il fabrique donc un consensus climatique compatible avec le modèle économique dominant.

Pour que notre projet du futur soit désirable, nous devons tendre vers « plus » de « quelque chose ». Il reste à définir ce « quelque chose » par hybridation pour que cela ne tourne pas à l’enfumage et à l’arnaque. Malheureusement, ce projet pour préparer le futur va ressembler à une innovation puisqu’on parle du futur ! Nous aurons donc des adoptants précoces, des suiveurs et des réfractaires. En général, les réfractaires sont des climatosceptiques. Ils le seront jusqu’à leur dernier souffle tout comme il existe encore des gens qui pensent sincèrement que la terre est plate (les platistes). Ce sont nos biais cognitifs qui provoquent ce genre de pensée irrationnelle. Comme nous n’avons pas conscience de nos biais, tout comme le fou ne sait pas qu’il est fou, nous n’avons aucune chance de convaincre tout le monde qu’il faut faire « autre chose ». À cause des réfractaires et des suiveurs, nous ne pourrons pas tous vivre au même moment dans le même monde. Pendant un certain temps, nous allons devoir accepter la co-existence de 2 mondes parallèles.

D’un monde vers 2 mondes parallèles !

Ce projet d’un futur désirable ne pourra pas être mis en œuvre immédiatement à l’échelle d’un pays ou du monde. Nous aurons le monde démocratique en mouvement et, en parallèle, le monde des autocraties, sur 71% de la planète, en mode immobile, réactif, réfractaire parce que les autocrates ne se soucient ni de leurs citoyens ni de la planète.

Au sein des 29% de démocraties, à cause des biais cognitifs, de l’ignorance et de l’égoïsme, nous aurons dans chaque pays, le monde des adoptants précoces et le monde des suiveurs et des réfractaires. En effet, au niveau d’un pays, il est impossible de changer instantanément un système politique, social et économique, quel que soit ce système. Nous devons donc créer un autre système à côté qui soit aussi attractif et désirable que celui qui existe déjà. Pour cela, nous avons besoin d’un « proof of concept » pour attirer les suiveurs. La cause est perdue pour les réfractaires, on doit donc les ignorer, inutile de chercher à les convaincre.

Comme ce projet du futur doit être co-construit et qu’il ne peut pas se déployer tout de suite au niveau national, ni même au niveau mondial, je propose que la première action soit la mise en place au niveau local de zones franches démocratiques que je décris dans mon livre sur l’excellence démocratique. Vous trouverez un aperçu dans cet article : https://www.linkedin.com/pulse/voulez-vous-vivre-dans-une-zone-franche-d%25C3%25A9mocratique-olivier-zara/.

Je le regrette sincèrement parce que ce serait l’idéal, mais il est très difficile pour un pays d’avoir et surtout de réellement mettre en œuvre une vision à long terme parce que les élections sont toujours à court terme et qu’il est difficile de trouver un consensus à l’échelle d’un pays sauf si c’est un consensus mou. Il suffit d’une alternance politique pour déconstruire une vision quelle que soit cette vision. En revanche, un territoire, une commune peut plus facilement faire émerger une vision à long terme et la mettre en œuvre. Il y a certes des élections, mais le bien commun peut plus facilement prendre le dessus sur les idéologies : “Une idéologie est un système de pensée cohérent avec lui-même, mais non avec la réalité.” Mettons de côté les autocrates dont la vision à long terme est simplement de tout faire pour garder le pouvoir.

Dans les pays qui sont ouverts aux innovations démocratiques comme les pays scandinaves, ces zones franches démocratiques vont permettre de régénérer la démocratie afin de pouvoir ensuite régénérer plus facilement l’économie, le social et l’environnement. Nous devons donc nous appuyer dans un premier temps sur un territoire (ville, communauté urbaine) pour co-construire ce nouveau système « désirable » sur le format proof of concept local avant un possible déploiement au niveau national, si possible par imitation plutôt que sous la contrainte.

Selon le niveau de maturité et d’agilité de certains pays, on pourrait probablement aller plus loin. En France, au Moyen-Âge, les villes franches étaient des zones urbaines dotées de droits et de privilèges spéciaux qui les distinguaient du reste du territoire. Certaines villes avaient un pouvoir d’autogestion. On pourrait reprendre ce concept et l’orienter vers une autonomie accrue, mais uniquement dans le périmètre des actions pour gérer la crise climatique. Il ne s’agit pas de créer des petits pays comme Monaco !

L’idéal serait que les villes franches, autonomes pour toutes les décisions visant la gestion de la crise climatique et la mise en place d’un nouveau projet de société, soient également des zones franches démocratiques.

Tout comme un pays démocratique, une entreprise ou une administration ne peut pas se transformer totalement et brutalement en mode big bang. Elle doit transitionner lentement en créant de nouvelles activités, de nouveaux services ou en incubant de nouvelles entreprises, principe des spin-offs. D’une certaine manière, on pourrait dire qu’elle doit créer progressivement son double qui finira tôt ou tard par la remplacer au bout du processus de transition parce que le double sera compatible avec le modèle du Donut contrairement à l’original.

Par exemple, une direction de l’innovation est orientée naturellement vers une logique productiviste afin d’augmenter les ventes et de pousser à consommer plus avec de nouveaux produits et services. On ne peut pas lui demander de changer brutalement son modèle mental. Il faut créer son double, une nouvelle entité indépendante dont toute l’énergie créative sera tournée vers des produits et services en 2040, compatibles avec le modèle du Donut et surtout viables dans un monde entre +2°C et +6°C. Progressivement, ce double, cette direction de l’innovation bis, finira par remplacer celle créée dans le paradigme productiviste. Il s’agit de créer des poches d’innovation capables de construire le futur désirable au sein même des ensembles organisationnels actuels, factuellement extractivistes/productivistes.

« On ne change jamais les choses en combattant la réalité existante. Pour changer quelque chose, construisez un nouveau modèle qui rendra inutile l’ancien. » Buckminster Fuller

On peut aussi prendre l’exemple de TotalEnergies qui continue à vendre du pétrole, mais investit dans les énergies renouvelables en même temps. À terme, le pétrole sera un lointain souvenir pour cette entreprise et pour nous, car ce n’est pas une énergie renouvelable !


Notez que dans le monde actuel, encore relativement stable, il est absurde d’exiger d’une compagnie pétrolière domiciliée dans un pays démocratique de cesser l’extraction pétrolière puisque, si elle renonce à cette activité, une compagnie pétrolière d’une autocratie prendra le relais. Au lieu d’avoir des rentrées fiscales dans les pays démocratiques pour financer la transition écologique, on financera les autocraties et les oligarchies. Les militants écologistes contestent cet argument en s’appuyant sur le jugement du Tribunal de La Haye dans un procès entre Shell et des ONG. Le Tribunal affirme que Shell n’apporte pas la preuve que des entreprises concurrentes prendraient les contrats auxquels Shell renoncerait. Certes, Shell n’apporte pas de preuves, mais le Tribunal n’apporte pas non plus de preuves du contraire. La nature ayant horreur du vide, je ne suis pas du tout convaincu par cet argument. Cela retarderait temporairement les projets le temps que la concurrence installée dans des autocraties monte en puissance.

On peut faire un parallèle avec le trafic de drogues. On interdit les drogues comme le cannabis, la police arrête quelques trafiquants de temps en temps, la justice les condamne et le trafic continue depuis des années sans aucun progrès. C’est un échec complet tout comme l’interdiction de la prostitution. La raison est simple : il y a une demande. Tant qu’il y aura une demande pour le pétrole ou le gaz, il y aura une offre de la part de compagnies pétrolières. Inutile de perdre du temps et de l’énergie à lutter contre les producteurs, il faut travailler sur la cause racine : les consommateurs pétrole.

L’objectif doit être de rendre le pétrole obsolète dans un nouveau modèle de société. Si on souhaite aller plus vite, il faut réguler fortement l’usage du pétrole pour le rendre obsolète plus vite. Cela consisterait à utiliser le pétrole uniquement quand il a une utilité sociale comme transporter des céréales sur des navires vers des pays qui ne sont pas autonomes d’un point de vue alimentaire. On pourrait aussi réduire la taille des voitures et limiter drastiquement la consommation de bœuf. On revient à l’idée de distinguer le besoin et l’envie. Cependant, il est plus simple de transformer les compagnies pétrolières ou gazières en bouc émissaire du réchauffement climatique que de s’attaquer à ses parents, ses amis, ses voisins pour qu’ils changent leurs modes de vie. S’attaquer à quelques entreprises puissantes semble plus facile que de s’attaquer aux habitudes de vie et de consommation de milliards d’humains sur Terre. C’est plus facile, mais totalement inefficace, voire absurde, parce que la raison d’être d’une entreprise est de répondre à des besoins humains. L’humanité entière est responsable de ce que font les entreprises. L’histoire nous apprend que désigner des boucs émissaires n’est pas une bonne façon de régler des problèmes. Quand tout va mal, regarde-toi dans le miroir, dit le proverbe chinois.

Pourtant, le Tribunal de La Haye avance également un deuxième argument : certes, Shell ne peut pas résoudre la crise climatique toute seule, mais elle n’en demeure pas moins responsable au moins pour une petite partie. Non, l’humanité entière est responsable, en particulier à travers les choix qu’elle fait sur sa gouvernance politique (démocratie ou autocratie) et le choix de ses dirigeants politiques.

En résumé, s’attaquer aux compagnies pétrolières des pays démocratiques, c’est une négation du monde actuel : la nature a horreur du vide ! On va simplement retarder les projets et affaiblir des entreprises établies dans des pays démocratiques au grand bénéfice des autocraties sans aucun impact significatif sur la crise climatique. Shell n’est pas responsable du besoin ou de l’envie de pétrole, elle ne fait que répondre à ce besoin ou cette envie comme le font les vendeurs de drogue : tabac, alcool, cocaïne, sucre.


En 1975, un jeune ingénieur de Kodak, Steven Sasson, a construit un appareil photo numérique capable de prendre des photos de 100×100 pixels. La décision de Kodak de ne pas commercialiser l’appareil de Steven Sasson a été un tournant majeur. L’entreprise a perdu son avance sur le marché de la photographie numérique et a été dépassée par des concurrents plus agiles comme Canon et Nikon. Dans les années 1990, Kodak a finalement commencé à commercialiser des appareils photo numériques, mais il était trop tard. L’entreprise avait déjà perdu une grande partie de sa part de marché et a finalement fait faillite en 2012. L’histoire de Kodak pourrait être celle de l’humanité, car Kodak était dirigé par des humains.

La société Tesla est née constructeur de véhicules électriques. Elle n’a jamais construit de véhicules à moteurs thermiques. Tesla domine le marché parce que les constructeurs traditionnels ne pouvaient pas changer leur système de production et leur modèle économique de leur plein gré. Ils imitent aujourd’hui Tesla parce que Tesla existe et qu’ils n’ont plus le choix. Tesla est devenu un modèle désirable. De même, Kodak a voulu changer de modèle pour celui de Canon et Nikon, mais trop tard.  

Un autre système, un monde parallèle, un « double » doit exister pour qu’on ait envie de l’imiter. Plus on approchera de 2040, plus le monde des autocraties pourrait avoir envie d’imiter le monde des démocraties parce qu’un autocrate ne peut plus voler les richesses de son pays si ses habitants sont morts ou réfugiés climatiques dans d’autres pays ! De même, le monde de Kodak a fini par vouloir imiter le monde de Canon et Nikon… parce que ces concurrents existaient ! On ne peut pas imiter ce qui n’existe pas. On ne peut pas imiter un concept ou de belles paroles sur les coquelicots et les promenades à vélo. À cause du biais cognitif de statu quo, la France, l’Allemagne, les États-Unis, etc., ne pourront pas imiter les zones franches démocratiques si elles n’ont pas été lancées avec succès dans d’autres pays plus agiles, plus ouverts aux innovations démocratiques disruptives.

Il faut certes travailler dans le cadre des limites planétaires, mais aussi dans le cadre des limites psychologiques (biais cognitifs, peurs, croyances, ignorance, égoïsme, culture, tempérament) et politiques (démocraties inadaptées, dictatures presque partout sur terre). Ce n’est pas en répétant mille fois la liste des limites planétaires qu’on va faire disparaître les limites psychologiques et politiques. Par exemple, la sobriété est compatible avec les limites planétaires, mais incompatible avec les limites psychologiques et politiques. Elle est donc ambitieuse et peu réaliste si elle est présentée comme un projet en tant que tel.

La transition entre les deux mondes va se faire avec des modifications législatives et réglementaires : l’éthique deviendra progressivement la morale comme expliqué dans cet article sur les Dix Commandements du Donut. Au fur et à mesure des catastrophes climatiques, ces changements de loi deviendront de plus en plus rapides et brutaux. Ce jour-là, il y aura ceux qui sont prêts avec un projet pour le futur réaliste déjà mis en œuvre par des adoptants précoces sur des territoires. Nous aurons aussi certaines entreprises et administrations qui auront leur proof of concept et qui auront donc une longueur d’avance. Mais, il y aura aussi ceux qui ne sont pas prêts, qui n’ont pas de plan. Dans le crash d’un avion, ceux qui ont un plan pour sortir de l’avion au moment du crash ont plus de chances de survie que ceux qui n’en ont pas peu importe l’emplacement de leur siège dans l’avion.

Imiter un projet du futur acceptable, souhaitable OU désirable ?

Dans la conception du projet pour le futur, il faut bien faire la différence entre acceptable, souhaitable et désirable. L’objectif est de créer la désirabilité du projet. L’objectif ne doit pas être de créer une acceptabilité sociale de futures contraintes, de futurs efforts ou sacrifices qui seront souhaitables pour le bien commun, mais pas pour chacun de nous en tant qu’individu. Cela ne fonctionnera pas même avec les meilleures techniques de marketing, de communication ou de conduite du changement (nudges). Face au biais de l’aversion pour la perte, la bataille est déjà perdue. En effet, aucune technique de management de l’intelligence collective, de communication ou de marketing n’arrivera à créer de l’acceptabilité sociale sur un sujet aussi complexe. Par essence, l’acceptabilité sociale n’est pas factuelle, rationnelle, elle est contextuelle, subjective, donc potentiellement conflictuelle. En revanche, les « nudges » seront probablement efficaces pour les projets qui visent à maintenir le statu quo. On doit simplement les écarter des projets sur le futur où il s’agit de changer de vision du monde, de paradigme et pas uniquement de comportements.

De même pour les entreprises, il faut créer un projet d’entreprise « désirable » et non « acceptable » ou souhaitable. Il doit être désirable pour les actionnaires de l’entreprise, pour les clients finaux, pour les managers / collaborateurs et les autres parties prenantes. Tout le monde doit être gagnant ! Si le projet est gagnant pour l’entreprise et perdant pour la planète donc hors du donut, on risque de redécouvrir un vieux principe : un jeu gagnant-perdant finit toujours par être perdant-perdant.

Nous ne pouvons pas tout miser sur le statu quo !

Pour faire émerger ce projet pour le futur, nous devons obtenir une visualisation mentale collective du monde en 2040 dans le cadre du Donut.

À quoi ressemble ce monde ? Comment ferons-nous pour y vivre dans de bonnes conditions ? Les entreprises devraient faire le même exercice : visualiser leur activité en 2040 à +2°C et au-delà puis co-construire, avec les outils de l’excellence décisionnelle, un projet d’entreprise dans ce monde afin d’organiser leur propre transition.

Que ce soit pour une ville, un pays ou une entreprise, cette visualisation mentale est particulière :

  • Elle n’est pas centrée sur la privation, mais sur l’adaptation. On ne se visualise pas en train de se priver de quelque chose !
  • Elle est holistique et systémique, on ne visualise pas en silos.
  • Elle se matérialise par une histoire, un parcours de vie dans toutes ses dimensions. « I believe that story is the most powerful force in the world » K.M. Weiland

Il est impératif de poursuivre tous les projets actuels qui visent à maintenir le plus possible le statu quo, et qui sont discutés dans les COP, mais ils sont orientés sur le présent, le monde actuel. On ne se projette pas dans le futur. Pourquoi ? Peut-être que si on commence à se projeter dès maintenant et massivement sur 2040 bien au-delà de 2°C, cela veut dire qu’on accepte une défaite. Cela pourrait renforcer l’inaction climatique puisque la défaite du statu quo (nos modes de vie actuels) conduira massivement les gens de l’anxiété à la résignation. Ces projets de statu quo sont malheureusement animés par une énergie du désespoir activée par le biais d’aversion pour la perte. C’est une sorte de résistance au changement alors qu’il est inéluctable parce que nous n’avons pas bien lu et intégré le rapport Meadows il y a 50 ans. Cette énergie du désespoir fait croire aux entreprises qu’elles n’ont pas besoin de se transformer, qu’il suffit d’attendre le succès des projets sur le statu quo et quelques miracles technologiques avec le fameux techno-solutionnisme. Grave erreur qui les conduira bien plus vite qu’elles ne le pensent à la rubrique nécrologique du monde des affaires !

Il faut soutenir et continuer tous les projets qui visent à maintenir le plus possible le statu quo sinon la Terre pourrait devenir inhabitable. Ils sont indispensables. Je propose simplement, en parallèle, de mettre beaucoup plus d’énergies, de temps et d’argent sur les projets fondés sur l’énergie de l’espoir et l’envie d’être le plus vite possible dans le futur parce que nous y vivrons beaucoup mieux qu’aujourd’hui. Utopie, doux rêve ? Celui qui ne cherche pas… ne trouve pas. Les dirigeants d’Arianespace pensaient qu’on ne pourrait pas faire atterrir une fusée, ils n’ont pas cherché et ils n’ont donc pas trouvé ! Maintenant, ils cherchent, mais comme pour Kodak, c’est trop tard – étrange paradoxe de voir un fabriquant de fusées avoir un train de retard ! Sans le soutien de l’Europe et sans les contrats militaires, Arianespace serait probablement au bord de la faillite.

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Mark Twain

Ce passage de l’article s’adresse à ceux qui sont curieux, ouverts et prêts à chercher des solutions aux problèmes plutôt que des problèmes aux solutions. « Celui qui veut changer trouve des solutions, celui qui ne veut pas trouve des excuses. » Stéphane Amant

Les projets qu’on pourrait nommer « projets de statu quo » (statu quo en termes de modes de vie et non statu quo sur les énergies fossiles, la pollution ou le gaspillage) sont très faciles à lancer puisqu’on active le biais d’aversion pour la perte. Cependant, ils sont très difficiles à mettre en œuvre et surtout à vendre (qui a envie de moins ?) parce qu’on demande aux gens de prendre une décision maintenant et dans un lieu précis alors que les bénéfices seront tirés par d’autres qu’on ne connait pas, dans le futur à une date qu’on ne connait pas et dans un lieu qui n’est probablement pas le nôtre ! On parle donc d’un acte profondément altruiste, un comportement plutôt rare de nos jours. Le projet de statu quo consiste à agir pour les autres, dans un autre lieu et un autre temps. Cela suppose en réalité un extrême altruisme dans un monde extrêmement individualiste et égoïste où règnent l’ignorance et l’autocratie (71% de la planète).

Les projets de statu quo suscitent peu d’enthousiasme après leur lancement parce que les conséquences de notre inaction seront subies par des personnes qui ne sont probablement pas encore nées. Rajoutez des difficultés quotidiennes (maladies, inflation, chômage) et une petite couche d’incertitude scientifique sur l’ampleur et les dates des scénarios d’emballements et vous pourrez dormir tranquillement ce soir : attendons de voir pour agir (biais cognitif pour le présent, biais de l’effet autruche). Entre la fin du monde et la fin du mois, le choix est vite fait.

Nous aurons envie du futur en 2040 si nous le visualisons en mode science-réalité pour y construire un projet de société (citoyens) ou d’entreprise / administration. Dans ce projet du futur, en 2040, nous aurons plus de quoi ? Ce « quoi » doit être co-construit par hybridation pour qu’il soit gagnant pour tous. Il ne s’agit pas de jouer au casino en misant sur le techno-solutionnisme ou de se projeter en train de faire du vélo dans un champ de coquelicots juste avant la corvée de patates, avec les toilettes au fond du jardin. Si la visualisation conduit à un projet du « moins », d’un retour à la préhistoire, le projet ne sera pas désirable.

Concernant le techno-solutionnisme, souhaitons-lui un grand succès, mais c’est un pari très risqué, car même si on trouve des solutions, on découvrira plus tard les effets pervers de ces solutions. C’est bien d’avoir un plan pour le cas où on trouverait des technologies miracles, mais il est plus prudent d’avoir un plan pour le cas où on ne les trouverait pas ou qu’elles produisent des dommages collatéraux non anticipés : externalités négatives (coûts induits sur des parties prenantes), effets rebonds (résultat nul ou inverse à cause d’effets pervers), les rétroactions imprévues sur la solution elle-même (comme un impact réputationnel) et les impacts systémiques (chocs négatifs sur d’autres domaines ou parties prenantes comme perdre des clients ou la démission de collaborateurs).

En résumé, il ne faut pas choisir entre « éviter » (statu quo) et se préparer (adaptation). Plutôt que de proposer principalement aux citoyens et aux entreprises un plan pour éviter le crash avec des projets de statu quo, on devrait augmenter fortement le nombre de projets pour bâtir le futur. Cela suppose de faire le deuil de nos modes de vie tels qu’ils existent aujourd’hui. « Autre chose » signifie différent et nous visons un « différent » aussi agréable que le « comme avant ». C’est possible si on anticipe dès maintenant, en adoptant une démarche totalement inverse de celle d’Arianespace.

Ainsi, si on veut mobiliser plus de personnes et d’argent sur des projets du futur, il me semble important d’effectuer un travail de deuil. Nous devrions acter le changement comme inévitable malgré tous les projets sur le statu quo, car même s’ils réussissent tous… nous aurons à affronter l’inertie climatique ! Nous devons accélérer les étapes du deuil afin d’aller le plus vite possible du déni ou de la colère (éco-furieux) vers l’acceptation (éco-courageux et déterminé). Pour ceux qui ont vécu des transformations dans leurs organisations, vous savez que le changement peut avoir l’air catastrophique au début. Ensuite, on prend de nouvelles habitudes et on oublie le passé. Qui se souvient de nos modes de vie au Moyen-Âge ? Objectivement, il n’y a rien de catastrophique à ce que nos modes de vie actuels entrent dans les livres d’histoire. C’est de toute façon ce qui va se passer !

Malheureusement, cette version froide et sereine de la réalité est difficile à obtenir parce que les experts et les citoyens optimistes en état d’éco-anxiété avancée passent beaucoup de temps à parler de ce qu’on va perdre et activent donc la PEUR de perdre. Dans le paradigme des projets pour maintenir le statu quo, cela semble très logique. Il faut motiver les gens à participer à ces projets et à les financer en activant le biais d’aversion pour la perte : « Si tu ne veux pas perdre ton mode de vie, il faut soutenir ce projet ». Cependant, si on insiste trop lourdement ou uniquement sur les efforts, les sacrifices pour s’orienter vers la sobriété et réduire notre consommation, on risque d’augmenter le nombre de personnes qui vont basculer de l’anxiété à la résignation. On passera alors du mode sobriété au mode « se goinfrer » parce qu’il y aura de plus en plus d’éco-résignés. Avoir moins alors qu’on veut tous plus est psychologiquement inacceptable. En augmentant le nombre de projets sur le futur et en s’assurant qu’ils sont vraiment désirables, il sera très facile de communiquer sur tout ce qu’on va gagner et on pourra plus facilement faire son deuil et accepter la réalité !


Les neurosciences et deux livres nous expliquent scientifiquement les raisons pour lesquels il est impératif de faire notre deuil :

Sans transition, la transition énergétique n’aura pas lieu de Jean-Baptiste Fressoz, chercheur au CNRS. La notion de transition part de l’idée que nous devrions répéter les transitions du passé, du bois au charbon puis du charbon au pétrole pour désormais aller vers le nucléaire et les renouvelables et ainsi échapper au chaos climatique. Pour l’auteur, la transition énergétique n’est qu’une fable créée de toutes pièces par le capital. L’historien des sciences explique : “après deux siècles de “transitions énergétiques”, l’humanité n’a jamais brûlé autant de pétrole et de gaz, autant de charbon et même de bois”. L’histoire de l’énergie est donc une histoire d’accumulation et de symbiose. Ainsi, la consommation de charbon, considéré comme l’énergie de la révolution industrielle, a battu un nouveau record en 2023. Les énergies renouvelables ne remplacent pas les fossiles, elles s’ y additionnent. De ce fait, les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter. Pour Jean-Baptiste Fressoz, en nous basant sur une lecture fausse du passé selon laquelle chaque énergie serait venue en remplacer une autre, nous nous empêchons de construire une politique climatique rigoureuse. Pour aller plus loin, voir son interview sur Blast avec Paloma Moritz…

La Ruée minière au XXIe siècle: Enquête sur les métaux à l’ère de la transition de Celia Izoard, journaliste. Pour limiter le réchauffement climatique et décarboner nos économies, une nouvelle ruée minière d’une ampleur inédite a commencé. Pourtant l’industrie minière est l’une des industries les plus toxiques et les plus énergivores que l’on connaisse. Son activité explose pour fournir entre autres les matières premières des technologies bas carbone : les batteries des voitures électriques, les métaux pour les smartphones, les ordinateurs, etc. Dans les 20 prochaines années, les entreprises minières veulent produire autant de métaux qu’on en a extraits au cours de toute l’histoire de l’humanité. Pour Celia Izoard, “Continuer à faire croire, qu’il est possible de supprimer les émissions carbone en électrifiant le système énergétique mondial est un mensonge criminel, car les mines détruisent bien plus de ressources qu’elles en produisent.” Les mines demandent par exemple des quantités colossales d’eau et d’énergie. Celia montre dans son livre que nous sommes embarqués dans un projet de transition qui repose entièrement sur l’extractivisme et qui nous mène droit dans le mur. Pour aller plus loin, voir son interview sur Blast avec Paloma Moritz…

Enfin, la sobriété est incompatible avec le fonctionnement de notre cerveau. Nous sommes génétiquement programmés pour :

  1. Faire le moins d’efforts possible incluant de facto ceux nécessaires pour la transition : garder / économiser notre énergie pour fuir en cas d’attaque ou pour attaquer si une proie s’approche.
  2. Accumuler le plus possible de ressources pour survivre en cas de problème ou pendant l’hiver. À titre d’exemple, pensez à ceux qui achetaient du PQ au début de la pandémie ! Dans une fameuse fable, on nous rappelle le destin tragique de la cigale comparé à celui de la fourmi.
  3. Monter dans la hiérarchie sociale pour être capable d’accumuler plus de ressources que les autres et donc augmenter ses chances de survie : le chef mange toujours en premier et les autres mangent ce qui reste. La famine n’a jamais touché les élites !

Source : Conférence de Jean-Marc Jancovici

Si on ne comprend pas ces éléments, on fait des raisonnements hors-sol. On viole la réalité humaine (génétique, économique, politique, sociale) et on crée de facto une tour d’ivoire dans laquelle on s’apprête à prendre des décisions absurdes. Pour cette raison, j’ai écrit ce manifeste afin de changer notre vision du futur : de la privation anxiogène à l’adaptation désirable par une approche holistique et systémique en mode co-construction.


Accepter le changement comme inévitable ne réduira pas le soutien aux projets sur le statu quo, car le biais d’excès de confiance continuera à alimenter l’optimisme d’un grand nombre de personnes. Par ailleurs, comme la plupart des projets sont déjà engagés, le biais de l’escalade de l’engagement poussera leurs leaders à continuer jusqu’au bout. Tant mieux ! Nous avons besoin de rassembler, d’un côté, ceux qui pensent que le changement est évitable sur des projets de statu quo et, de l’autre côté, ceux qui pensent qu’il est inévitable sur des projets pour le futur. Aujourd’hui, il me semble que 80% de l’énergie mentale planétaire vise le statu quo. Malheureusement, ces projets n’avancent pas au bon rythme et nous font croire que tout va bien aller parce que le GIEC écarte les scénarios catastrophes, considérés comme « peu probables ». Quant aux projets orientés vers le futur, ils sont peu nombreux et nous sommes malheureusement plutôt dans le registre de l’exercice de style, du café-philo, des intentions, de la collapsologie, d’un lieu / éco-lieu géré par des activistes courageux et déterminés de type ferme expérimentale perdue dans la verte et surtout du bricolage avec des actions sans vision globale comme végétaliser les villes ou pire la voiture électrique qui implique une nouvelle ruée minière.

Ainsi, les projets d’adaptation sont non seulement compartimentés ou peu ambitieux, mais probablement non viables ou durables parce qu’ils sont calibrés sur 1,5°C ou 2°C, c’est-à-dire le consensus conservateur du GIEC qui ne doit pas être trop alarmiste pour rester crédible. Paradoxalement, les adaptations risquent donc d’être rapidement inadaptées. Ces projets manquent également d’une approche réellement holistique et systémique puisqu’ils empilent des micro-adaptations sur certains domaines techniques. S’adapter sans co-construire l’adaptation avec toutes les parties prenantes et sans mesurer les impacts systémiques de chaque projet à 360°, c’est une sorte de pari comme celui qu’on pourrait faire au casino. Les agriculteurs s’adaptent, les transporteurs s’adaptent, l’urbanisme s’adapte, mais le problème est que tout le monde s’adapte de son côté ! Sans mesure des impacts systémiques, on va forcément reproduire le syndrome de la voiture électrique : quelque chose qui à l’air génial et puis on découvre progressivement tous les problèmes. En particulier :

  • Des ressources minières insuffisantes dont l’exploitation est déjà un désastre écologique (pollution, besoin d’énormes quantités d’eau, etc.) ;
  • Une production électrique insuffisante qui conduira certains conducteurs à recharger leur voiture avec de l’électricité provenant par exemple d’une centrale à charbon ;
  • Un nombre insuffisant d’installations pour le recyclage des batteries, à terme des millions… sans parler du bilan carbone pour construire ces nouvelles installations de production électrique ou de recyclage.

Ainsi, la voiture électrique est un magnifique symbole de la pensée en silo.

La lutte contre le changement climatique doit être complétée par une macroadaptation au changement climatique avec une approche réaliste (bien au-delà de 2°C), holistique et systémique. Avez-vous des exemples de macro-adaptation à me donner au niveau d’un territoire ou d’une organisation ? Je n’en vois pas beaucoup et, quand ils existent, je trouve que ces projets sont difficiles à évaluer d’un point de vue systémique. On peut citer les projets de villes intelligentes (Smart Cities) ou de villes du futur comme ceux de Masdar, Songdo, Vauban, Neom (The Line), Forest City, HafenCity ou Copenhague qui souhaite devenir la première capitale neutre en carbone en 2025. Merci de partager vos lumières dans les commentaires, je m’interroge en particulier sur The Line, la ville en plein désert !

Il est urgent de passer en mode adaptation, mais quand on regarde avec un peu de hauteur, ce qui est présenté comme une « adaptation » est bien souvent une micro-adaptation ou une action visant en réalité à lutter contre le changement. La frontière entre lutte (statu quo) et adaptation (futur) est mince, mais on la perçoit mieux si on fait la différence entre un empilement de mesures éparses et un projet global de société au niveau d’un pays, d’un territoire ou d’une entreprise. S’adapter doit devenir un projet politique au même titre que lutter. Pour les organisations, il est également temps d’avoir un projet d’entreprise dans le cadre du Donut. Cela suppose de se projeter dans 15 ans et non dans 5 ans parce que l’adaptation sera très longue et plus on commence tôt, moins elle sera douloureuse.

Avec une version objective, froide, implacable, sereine d’un monde en route vers 2°C et au-delà, nous pourrons engager les gens qui pensent que le changement est inévitable vers un objectif simple : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant pour être prêt ce jour-là ? ». Est-ce que ce jour est 2040 ou 2060 ? +2°C ou +6°C, ces points seront clarifiés par les porteurs de ces projets pour le futur. À chacun de choisir ce qu’il estime être le plus probable, il y aura toujours une part d’incertitude. L’objectif serait d’avoir autant de projets sur le statu quo et sur l’adaptation à l’avenir et de bien intégrer leur raison d’être pour pouvoir les distinguer plus facilement :

  • Raison d’être du statu quo : éviter un réchauffement supérieur à 1,5°C ou 2°C par des actions immédiates dans le monde actuel.
  • Raison d’être de l’adaptation ou macro-adaptation : s’adapter à un monde entre 2°C et 6°C en donnant dès maintenant les moyens aux adoptants précoces (early adopters) de créer un monde parallèle composé de multiples projets afin de créer des proofs of concept que le monde actuel pourra ainsi imiter plus tard. Par une approche holistique, systémique et réaliste, ce monde parallèle sera compatible avec les limites planétaires (le modèle du Donut), psychologiques (les 7 péchés capitaux) et politiques (court-termisme démocratique donc fonctionnant sans excellence démocratique).

En 1870, la France a perdu la guerre contre l’Allemagne parce que l’adversaire avait adopté des tactiques et des technologies militaires plus avancées. En 1939, l’armée française était prête pour gagner la guerre de 1914 avec sa ligne Maginot. On appelle cela avoir une guerre de retard. On connait l’inertie climatique, mais elle est peu de chose comparée à l’inertie psychologique, sociale, politique et économique. Si on se trompe de scénario sur l’évolution du climat, nous aurons une guerre climatique de retard.

Si vous prenez des mesures d’évitement et d’adaptation sur un scénario égal ou inférieur à 2°C, mais que finalement nous découvrons que le GIEC s’est trompé, nous aurons une guerre de retard. Sous la pression politique, sous l’influence du biais de l’excès de confiance ou par incapacité technique à anticiper les interactions et les réactions en chaine de multiples variables, le GIEC pourrait avoir sous-estimé la probabilité des scénarios à 3°C ou 4°C. Dans ce cas, toutes les mesures d’évitement (statu quo) et d’adaptation (futur) seront peu efficaces, voire inutiles. Une transition prend beaucoup de temps. Plus le temps passe, plus la transition est difficile parce qu’il faut gérer l’amplification des crises et la transition en même temps. Il me semble plus prudent de prévoir le pire maintenant parce que cela n’aura pas de graves conséquences si finalement on reste sur 2°C. Inversement, si le pire arrive et qu’on a une guerre de retard, je vous laisse imaginer la suite.

Le projet d’un futur désirable, VIABLE et DURABLE !

Ce projet pour le futur sera désirable, viable et durable si nous sommes capables de gérer la complexité et l’incertitude. En effet, il y a bien pire que l’inaction, c’est la mauvaise action parce qu’on a pris la mauvaise décision.

Alors que nous étions dans un monde stable, en croissance, avec des énergies abondantes et peu chères, quasiment pas de guerre, toutes les décisions politiques prises dans les 50 dernières années nous ont conduits là où nous sommes aujourd’hui : crise climatique, guerre en Ukraine, problèmes économiques, sociaux, environnementaux (biodiversité), énergétiques, etc. Si les processus décisionnels (rapport d’experts, sondages, lobbying…) mis en œuvre dans les 50 dernières années sont utilisés à l’identique dans les 50 prochaines années dans un monde VICA (volatil, incertain, complexe et ambigu), à votre avis, que va-t-il se passer ? Vous connaissez la réponse puisque cela se passe déjà !

Le changement climatique est un sujet très complexe parce que c’est un enjeu collectif dans lequel il y a de multiples parties prenantes. Malheureusement, chacun voit le monde à travers le prisme de son expertise et de ses biais cognitifs. Il est donc très difficile de connecter toutes les expertises et de les mettre en synergie pour faire émerger des solutions face à la crise climatique.

Comme chacun voit le monde à travers le prisme de son expertise. Les projets qui sont lancés pour maintenir le statu quo ou préparer le futur ne sont pas toujours abordés d’une manière holistique et systémique. On analyse la situation sans vision globale, créant de facto des compartiments. On se lance dans la voiture électrique dans le compartiment transport, mais on ne mesure pas les impacts systémiques d’un passage à l’échelle en termes de métaux, de production électrique, de bornes de recharge, de pollution accrue pour les pneus, du remplacement des batteries au bout de quelques années, etc. On ne relie pas les sujets, on ignore la systémie sans s’en rendre compte et on n’anticipe pas les dommages collatéraux mentionnés ci-dessus. Regardez les articles et les vidéos des experts : chacun parle de son domaine, mais relie rarement et totalement son domaine à tous les autres parce que c’est un travail impossible à réaliser tout seul ! Chacun de nous, citoyen, expert, dirigeant, voit le monde par le petit bout de la lorgnette. Nous avons besoin d’intelligence collective pour gérer les risques décisionnels.

Cette vision systémique est possible, mais elle demande une logistique et une approche méthodologique adaptée : rassembler TOUTES les parties prenantes et utiliser des méthodologies sophistiquées d’hybridation pour faire émerger une intuition collective.

Pour donner une idée de la logistique, cela peut ressembler à la Convention citoyenne pour le climat organisée en France.

Pour l’approche méthodologique, il faut s’imaginer faire tout l’inverse de ce qui a été fait pour cette même Convention parce qu’elle a fonctionné en mode formation, juxtaposition d’idées, hiérarchisation, consensus par thématiques (en silos) au lieu d’hybrider les idées pour faire émerger une intuition collective sur un point d’équilibre avec une approche systémique et holistique. La déception est à la hauteur des erreurs méthodologiques. En revanche, elle a montré toute la puissance d’une décision éclairée et donc toute l’importance d’informer et de former sur les enjeux climatiques.

Cette convention a créé un nouveau concept : la tour d’ivoire inversée, c’est-à-dire des citoyens hors-sol qui ont proposé un catalogue de 149 solutions sans étudier les impacts systémiques des solutions les unes par rapport aux autres et de l’impact de chaque solution sur son éco-système économique, social, politique tant au niveau local que mondial. Quand on viole la réalité, elle finit par se venger. L’erreur méthodologique de cette convention a conduit à une immense déception, soit par l’abandon des propositions, soit parce qu’elles ont été vidées de leur substance. En d’autres termes, chaque solution était pertinente dans son silo !

Nous sommes capables de gérer la complexité et l’incertitude à condition de choisir la bonne boite à outils ! Celle de l’excellence décisionnelle comporte 15 outils et nécessite 17 compétences qui n’ont rien à voir avec le management participatif, la sociocratie (décision par consentement) ou les méthodes dites agiles. Pour comprendre la notion d’hybridation qui fera émerger ce projet désirable, viable et durable, je vous propose de lire cet article et d’admirer l’image qui symbolise l’hybridation :

Comme un expert du climat voit le monde à travers le prisme de son expertise, il est centré sur les limites planétaires. Grâce à l’hybridation, il pourra découvrir, comprendre et intégrer les limites psychologiques et politiques.

Commençons par le commencement : contenu ou contenant ?

Vous avez espéré une solution miracle, désirable, viable et durable jusqu’à la dernière ligne de cet article pour sauver l’humanité face à la crise climatique. Vous aviez raison de garder espoir. Vous savez maintenant que la solution miracle n’est pas dans le « quoi » avec les 1000 solutions existantes, mais dans le « comment ». Elle n’est pas dans le contenu, mais dans le contenant. Comment prendrons-nous des décisions pour trouver le « quoi » ? Plutôt que l’approche méthodologique de la Convention citoyenne pour le climat avec des rapports d’experts et en juxtaposant des post-its, approche utilisée depuis le rapport Meadows il y a 50 ans, nous devrions, dans les 50 prochaines années, hybrider des idées pour trouver le point d’équilibre entre toutes les contraintes exprimées par toutes les parties prenantes grâce à des techniques avancées d’hybridation qui font partie de la boite à outils de l’excellence décisionnelle, du Design Fiction et de la prospective. L’hybridation doit conduire à l’émergence d’une intuition collective et non à une vision froide et analytique du futur.

Face à la crise climatique, nous n’avons pas de problème de contenu. Tout le monde vous dira qu’il y a LA solution. Vous trouverez facilement de nombreux livres et de nombreuses associations qui proposent des centaines de solutions qu’on peut utiliser pour les projets de statu quo et les projets d’adaptation au futur. Le problème n’est pas de trouver LA solution désirable pour vous, mais de plonger la solution dans son éco-système de parties prenantes pour faire émerger une solution hybridée qui sera désirable pour toutes les parties prenantes.

Nous avons donc un problème de contenant, celui qui permettra de trouver le point d’équilibre. Quand nous aurons réglé ce problème, le contenu (LA solution) sera désirable, viable et durable sans passer par la case autocratie ou populisme.

« Depuis que je crois que je ne sais pas, j’en sais plus que ceux qui croient savoir ! » Ozon Liniorence

Les petits pas pour mettre un pied dans la porte !

Selon la théorie de l’engagement, le plus dur est de prendre la première décision : bâtir un projet de futur désirable, viable et durable. On peut ensuite plus facilement activer le biais cognitif de l’escalade de l’engagement qui permet de faire prendre des décisions plus fortes, plus rapidement. On doit obtenir une première décision à faible impact, qui ne bouleverse pas tout sinon on active le biais de statu quo, d’aversion pour la perte et le risque. Celui qui dresse la liste de toutes les limites planétaires dépassées et qui exige donc une première décision à fort impact parce que c’est démontré scientifiquement risque de repartir les mains vides ou avec des promesses comme celles qu’on entend dans toutes les COP. Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Si on obtient un peu, on peut obtenir beaucoup plus ensuite. Une zone franche démocratique ou une ville franche, c’est un peu. Créer un spin-off, c’est un peu. Une nouvelle activité, un nouveau service, c’est un peu. Pour vendre du pétrole, on peut avoir une stratégie classique, mais pour mettre en place une transformation paradigmatique, un nouvel ordre des choses, il faut une autre stratégie : celle des petits pas !

« Il faut considérer qu’il n’existe rien de plus difficile à accomplir, rien dont le succès ne soit plus douteux, ni rien de plus dangereux à mener, que d’initier un nouvel ordre des choses. Car le réformateur a des ennemis parmi tous ceux qui profitent de l’ordre ancien, et seulement de tièdes défenseurs chez tous ceux qui pourraient profiter de l’ordre nouveau, cette tiédeur émergeant en partie de la crainte de leurs adversaires, qui ont les lois en leur faveur ; et en partie de l’incrédulité de l’humanité, qui ne croit réellement à rien de nouveau tant qu’elle n’en a pas vraiment fait l’expérience. » Machiavel

Conclusion… enfin !

Bravo à tous ceux qui ont réussi à terminer l’interminable article ! En mettant en œuvre ce manifeste pour un futur désirable, je CROIS qu’on pourra transformer la peur du futur propagée par une vision radicale de l’écologie en un défi positif : L’ENVIE DU FUTUR. La radicalité est utile pour les transformations paradigmatiques, car elle accélère les prises de conscience. Elle est nécessaire. Ainsi, l’action de Greta Thunberg est d’utilité publique. Cependant, cette radicalité devient contre-productive quand vient le temps de passer de l’intention à l’action… si toutefois on souhaite le faire dans un cadre pacifique et démocratique.

En visualisant un projet pour prospérer dans le futur, nous allons établir 2 listes :

  1. Une première liste de choses qu’on peut faire maintenant sans attendre le crash parce que cela ne change rien (faire autrement la même chose) ou parce qu’on est gagnant (autrement et beaucoup mieux).

C’est ainsi que les projets d’adaptation vont aider les projets de statu quo. Inversement, les projets de statu quo vont ouvrir le champ des possibles et améliorer la visualisation du monde en 2040 et au-delà. Ainsi, grâce aux projets de statu quo, ce qui nous semble impossible en 2040 pourrait devenir possible ! De même, grâce aux projets d’adaptation, on pourra contribuer au statu quo : faire autrement la même chose ou autrement et beaucoup mieux… dès maintenant alors que la réflexion portait initialement sur le futur.

En résumé, ce qu’on fera pour être prêt en 2040 conduira de facto à booster tous les projets qui sont déjà en cours pour éviter la « catastrophe » (les projets de statu quo). Inversement, les projets de statu quo vont alimenter les réflexions sur les projets pour le futur et contribuer à les rendre viables et durables. Ces deux typologies de projets vont s’auto-renforcer parce qu’ils sont complémentaires. Ils vont créer un cercle vertueux. Il faut lâcher-prise (faire son deuil et voir la réalité avec sérénité) et ne pas lâcher-prise… en même temps ! Malheureusement, faire deux choses opposées crée une dissonance cognitive. Si on n’avance pas sur les étapes du deuil, notre cerveau continuera compulsivement à effacer l’information qui le dérange le plus : lâcher-prise pour s’adapter.

Espérons que les Cop 28, 29, etc., soient un immense succès et continuons à organiser ses rencontres ainsi que toutes les actions qui sont en cours. Cependant, en parallèle, préparons de vrais projets pour un futur désirable avec des budgets, des zones franches démocratiques, des villes franches, etc. Sortons de la logique exercice de style, collapsologie ou bricolage.

  • Une deuxième liste de choses qu’on ne peut pas faire maintenant. Pour une entreprise, cela signifie que si elle passe à l’action maintenant avec ce qui est prévu en 2040, elle risque de disparaître en étant « trop tôt », ce qu’on appelle le time to market. Si elle arrête ou diminue une activité, elle sera reprise immédiatement par des concurrents en particulier ceux installés dans des autocraties – c’est en particulier la contrainte subie par les compagnies pétrolières dans les démocraties. Pour un pays, il y a des choses qu’on ne peut pas faire maintenant parce que moins de 50% des citoyens souffrent suffisamment et régulièrement. Si vous agissez trop tôt, vous perdrez les élections et vos mesures seront supprimées par votre remplaçant (cf. Trump avec l’Accord de Paris). Souvenez-vous également que la crise des gilets jaunes a été déclenchée par une hausse minime du prix des carburants : 7 centimes sur le diesel et 4 centimes sur l’essence ! Dans ce cas, on crée des mondes parallèles avec des zones franches démocratiques et/ou villes franches pour les pays et des « doubles » pour les entreprises et les administrations ! On crée de nouveaux services, de nouvelles activités, des spin-offs, des proof of concept.

Sur la même logique que les fresques du climat, ce travail de visualisation mentale collective sur le futur d’un pays, d’un territoire, d’une entreprise ou d’une administration, aidera à augmenter le niveau de conscience, mais en s’orientant plus vers des possibilités d’actions immédiates et concrètes. On passera de l’énergie du désespoir des sauveurs de la planète à l’énergie de l’espoir des bâtisseurs du futur.

L’espoir fait vivre, le désespoir fait survivre !

Avez-vous envie de bâtir le futur autrement ou envie de contribuer au statu quo ? Nous devrions tous avoir envie des deux puisque ces envies sont complémentaires ! Quelle que soit votre envie, la planète a besoin de vous. J’espère que cet article vous aura aidé à passer de l’anxiété ou la fureur au courage et à la détermination et surtout qu’il vous aidera à définir si vous voulez mettre votre énergie sur le futur, le statu quo ou les deux. Chacun son truc !

On a reproché à l’armée française d’avoir une guerre de retard. Le monde ne peut pas se permettre d’avoir une guerre de retard si on veut éviter une menace existentielle pour l’humanité. À quoi bon être prêt pour 2°C… dans un monde à 3 ou 4°C ? Temps perdu, guerre perdue. Dans mon réseau, je connais plusieurs personnes qui n’auront pas une guerre de retard. Je citerai par exemple Maximilien Rouer qui est un spécialiste de la transformation des entreprises vers des modèles durables. Il a inventé le concept d’économie positive et il est un des pionniers de l’économie régénérative. Il publiera prochainement la suite de son livre co-écrit avec Anne Gouyon : Réparer la planète.

Remerciements aux relecteurs de cet article(par ordre alphabétique) : Hind Arbaoui, Michel Bundock, Stéphane Durand, Claude Emond, Charlotte Goudreault, Gilles Lan Nang Fan, Guillaume PETER, Émilie Proyart, Sylvie Pruvost, Robert de Quelen & Michel Wibault.

Résumé des points clés de l’article :

De la privation anxiogène à l’adaptation désirable
par une approche holistique et systémique en mode co-construction

  1. L’inaction climatique a de multiples causes : l’ignorance, l’égoïsme, la complexité, le manque d’exemplarité, les coûts, la démocratie, l’autocratie, la peur et les biais cognitifs. Nous sommes donc confrontés à des limites planétaires, mais également à des limites politiques et psychologiques.
  2. Le changement viendra quand des mesures adaptées, rapides et puissantes seront prises dans les pays qui sont à l’origine de la crise climatique par leur mode de vie, de production et de consommation. Ces mesures seront prises à 2 conditions : le pays doit être démocratique et, à cause du biais cognitif pour le présent, plus de 50% de la population doit souffrir suffisamment (inondations, sécheresse, canicules, coupures d’eau et d’électricité) et régulièrement des conséquences de l’inaction face à la crise climatique.
  3. L’objectif n’est pas de faire du Design Fiction en concevant un projet fondé sur de la science-fiction, mais sur de la science-réalité ! Il s’agit d’utiliser les données scientifiques actuelles sur le climat et nos connaissances sur les besoins humains pour DÉCRIRE nos modes de vie LES PLUS PROBABLES et LES PLUS DÉSIRABLES en 2040 et au-delà. Il ne s’agit pas d’inventer, d’imaginer, mais de se projeter sur la situation la plus probable au vu des prévisions scientifiques et de l’inaction climatique, c’est-à-dire trop peu, trop tard et trop long.
  4. Face à la crise climatique, nous sommes tous plus ou moins : éco-anxieux, éco-furieux, éco-résigné, éco-courageux et éco-déterminé. Un projet pour le futur augmentera le nombre d’éco-courageux et déterminés. En misant principalement sur la peur pour faire bouger les gens avec des projets sur le statu quo, on risque d’augmenter le nombre d’éco-résignés.
  5. Tout système, quel qu’il soit, génère des effets positifs et négatifs. Il est plus rapide et plus simple de corriger les effets pervers d’un système qu’on connait bien. Les énergies fossiles et plus encore l’usage que les humains ont fait du capitalisme avec leurs 7 péchés capitaux sont responsables de la crise climatique. Le capitalisme n’est pas responsable de la crise climatique, mais s’il devient sauvage, il doit être régulé très fortement et très rapidement pour être compatible avec le Donut.
  6. Un projet de société pour le futur sera désirable parce qu’il sera co-construit en mode excellence décisionnelle avec toutes les parties prenantes. Il permettra de trouver un point d’équilibre entre les besoins humains et les limites planétaires. Ce ne sera pas une société du « moins », mais une société du « autrement ». Nous allons gagner des choses que nous avions perdues et nous allons faire d’autres choses d’une manière différente.
  7. À cause des réfractaires et des suiveurs, nous ne pourrons pas tous vivre au même moment dans le même monde. Pendant un certain temps, nous allons devoir accepter la co-existence de 2 mondes parallèles. Un autre système, un monde parallèle, un « double » doit exister pour qu’on ait envie de l’imiter.
  8. La transition entre les 2 mondes va se faire avec des modifications législatives et réglementaires : l’éthique deviendra progressivement la morale comme expliqué dans cet article sur les Dix Commandements du Donut.
  9. Pour faire émerger ce projet pour le futur, nous devons obtenir une visualisation mentale collective du monde en 2040 dans le cadre du Donut. À quoi ressemble ce monde ? Comment ferons-nous pour y vivre dans de bonnes conditions ?
  10. Alors que nous étions dans un monde stable, en croissance, avec des énergies abondantes et peu chères, quasiment pas de guerre, toutes les décisions politiques prises dans les 50 dernières années nous ont conduits là où nous sommes aujourd’hui : crise climatique, guerre en Ukraine, problèmes économiques, sociaux, environnementaux (biodiversité), énergétiques, etc. Si les processus décisionnels (rapport d’experts, sondages, lobbying…) mis en œuvre dans les 50 dernières années sont utilisés à l’identique dans les 50 prochaines années dans un monde VICA (volatil, incertain, complexe et ambigu), à votre avis, que va-t-il se passer ?
  11. Face à la crise climatique, nous n’avons pas de problème de contenu. Tout le monde vous dira qu’il y a LA solution. Vous trouverez facilement de nombreux livres et de nombreuses associations qui proposent des centaines de solutions qu’on peut utiliser pour les projets de statu quo et les projets d’adaptation au futur. Le problème n’est pas de trouver LA solution désirable pour vous, mais de plonger la solution dans son éco-système de parties prenantes pour faire émerger une solution hybridée qui sera désirable pour toutes les parties prenantes. Nous avons donc un problème de contenant, celui qui permettra de trouver le point d’équilibre.
  12. On a reproché à l’armée française d’avoir une guerre de retard. Le monde ne peut pas se permettre d’avoir une guerre de retard si on veut éviter une menace existentielle pour l’humanité. À quoi bon être prêt pour 2°C… dans un monde à 3 ou 4°C ? Temps perdu, guerre perdue.

Résumé sous forme de mots-clés :

Situation actuelleManifeste pour un futur désirable
LA solution désirable pour vous.La solution hybridée par l’éco-système propre à cette solution qui devient alors viable, durable et désirable pour toutes les parties prenantes.
Lutter principalement pour le statu quo et accessoirement pour l’adaptation.S’adapter autant qu’on cherche à lutter pour le statu quo.
Faire peur à tout le monde, tout le temps avec une approche de plus en plus radicale.Donne l’envie aux suiveurs d’imiter les adoptants précoces.
Approche par thèmes ou silos.Approche holistique et systémique.
Juxtaposition d’idées – thèse, anti-thèse et synthèse dans des rapports d’experts – Recherche du consensus ou du consentement.Hybridation d’idées avec toutes les parties prenantes pour trouver le point d’équilibre entre toutes les contraintes dans le cadre du Donut – Recherche de l’intuition collective.
L’énergie du désespoir qui induit la fuite / l’immobilité (résignation) ou le combat (radicalité).L’énergie de l’espoir. L’espoir fait vivre, le désespoir fait survivre et la peur fait fuir !
Capitalisme sauvage en mode planète des singes.Capitalisme responsable en mode planète des sages grâce à une forte régulation.
Décisions fondées sur le PIB.Décisions fondées sur la sagesse des foules.
Approche mondiale et nationale – actions et régulation sur des secteurs d’activités.Approche locale – Inciter et aider les organisations publiques et privées à créer leur double.
Jouer sur l’incertitude pour faire trop peu, trop tard et trop lentement.Accélérer les étapes du deuil et se préparer au pire pour qu’il soit moins pire !
Instrumentalisation de l’écologie au service d’un combat idéologique.Analyse des causes racines pour travailler dans le cadre de projet et non d’idéologies ou de croyances.
Radicalisation parce qu’on est centré sur le contenu. Pourquoi ne pas mettre en oeuvre tout de suite nos 1000 solutions rationnelles.Excellence décisionnelle (contenant) pour intégrer les limites planétaires, psychologiques, politiques, économiques et sociologiques dans chaque solution.

Comme indiqué au début de l’article, sur un sujet complexe, personne ne sait avec certitude. On doit tous rester humbles parce que nos 188 biais cognitifs déforment la réalité. Je suis preneur de vos feedbacks pour débiaiser cet article !

« La ressource la plus rare n’est pas le pétrole, les métaux, l’air pur, le capital, la main-d’œuvre ou la technologie. C’est notre volonté d’écouter les autres, d’apprendre les uns des autres et de rechercher la vérité plutôt que de chercher à avoir raison. » Donella Meadows

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Author: Olivier Zara

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6 thoughts on “Crise climatique : entre éco-anxieux et éco-furieux, comment créer l’ENVIE du FUTUR ?”

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